J'ai passé la keynote d'ouverture de l'AI Ascent 2026 de Sequoia Capital, intitulée « This is AGI », au filtre d'une question simple : qu'est-ce qu'un dirigeant en fait concrètement le lundi matin ? Une keynote de fonds d'investissement n'est pas une prophétie neutre, c'est aussi un récit vendu à un écosystème. Mais sous le vernis, il y a des signaux que je vois se confirmer dans mes accompagnements de comités de direction. Voici ce que la perspective d'une AGI en entreprise change vraiment pour un dirigeant, et ce que je vous invite à en faire.
1. « This is AGI » : ce qu'a réellement affirmé la keynote Sequoia
La keynote affirme que l'AGI, l'intelligence artificielle générale, est arrivée au sens fonctionnel, pas au sens scientifique. Les trois associés de Sequoia Capital (Pat Grady, Sonya Huang et Konstantine Buhler) le formulent sans détour : ils étudient des marchés, pas des définitions techniques. Leur critère est commercial. Si vous pouvez confier une mission à un agent, et qu'il sait échouer, se corriger et persister jusqu'à l'aboutir, alors, pour un usage professionnel, cela ressemble déjà à de l'AGI.
Leur image marquante : nous sommes passés des « chevaux plus rapides » aux « voitures ». Pendant deux ans, l'IA nous rendait 10 à 40 % plus productifs sans changer la nature du travail. Depuis quelques mois, certaines applications rendent 10 à 40 fois plus productif sur des tâches ciblées, et transforment la manière même de travailler. Le glissement est là : d'un assistant qui accélère à un exécutant à qui l'on délègue.
Cette bascule repose sur trois inflexions successives et sur une mesure concrète : la durée pendant laquelle un agent tient seul sur une tâche complexe. L'organisme d'évaluation indépendant METR mesure ce « time horizon », c'est-à-dire la longueur des tâches (logicielles) qu'un modèle réussit dans la moitié des cas. Ce seuil double environ tous les 7 mois. En un an, on est passé de l'ordre de quelques dizaines de minutes à l'ordre de plusieurs heures.
| Inflexion | Repère temporel | Capacité débloquée | Ce que ça change pour vous |
|---|---|---|---|
| ChatGPT | Novembre 2022 | Pré-entraînement : l'IA « comprend » et rédige. | Preuve de concept, usages d'assistance. |
| Modèles de raisonnement (o1) | Fin 2024 | Calcul au moment de la réponse : l'IA « réfléchit » avant de répondre. | Fiabilité accrue sur des problèmes complexes. |
| Agents longue durée | 2025-2026 | Persistance : mener une tâche de bout en bout, se corriger. | Délégation de vraies tâches, pas seulement d'assistance. |
Une précision honnête : ce dernier chiffre vient de tests de tâches logicielles, pas d'une mesure de « l'intelligence » en général. Mais la tendance, elle, est solide et régulière, et c'est elle qui compte pour anticiper. Le débat « est-ce vraiment de l'AGI ? » est légitime ; il est aussi, pour un dirigeant, largement secondaire face à la capacité déjà disponible.
2. Pourquoi cette vague d'IA n'est pas une révolution comme les autres
Parce que c'est une révolution de la computation, pas de la communication, et cela change la donne pour votre stratégie. Internet, le cloud et le mobile ont transformé la façon dont l'information circule. L'IA transforme la façon dont l'information est traitée. Konstantine Buhler insiste sur cette distinction : ce sont des vagues de forme différente, qui ne se pilotent pas de la même manière.
La conséquence pratique est directe : le sol bouge sous vos pieds en continu. La base technologique sur laquelle vous construisez évolue presque chaque semaine, à mesure que de nouvelles capacités sortent. Ce que vous bâtissez aujourd'hui peut devenir non pertinent demain, non par défaut d'exécution, mais parce que le socle a bougé.
Sequoia pousse le parallèle historique jusqu'au bout. Après avoir mécanisé le travail physique (aujourd'hui, plus de 99 % du travail physique au service des humains est réalisé par des machines), nous entrerions dans la mécanisation du travail cognitif. Leur pari, volontairement provocateur : à terme, l'essentiel de la cognition serait assuré par des machines. Ce n'est pas une donnée mesurée, c'est une projection, et je vous invite à la traiter comme telle, un cap de réflexion plutôt qu'une certitude.
Le réflexe naturel, quand le sol bouge, c'est d'attendre que ça se stabilise avant de décider. C'est précisément le pari perdant : dans une révolution de computation, l'attentisme se paie en écart qui se creuse.
Pour un dirigeant, la leçon n'est donc pas de prédire la technologie. C'est de renoncer à une stratégie « figée » une fois pour toutes et d'apprendre à décider sous incertitude, en révisant régulièrement ses paris à mesure que le terrain change.
3. « Services is the new software » : ce que 10 000 milliards changent pour votre organisation
Le message central pour les organisations : l'IA n'attaque plus seulement le marché du logiciel, elle attaque celui des services. Sequoia estime à environ 10 000 milliards de dollars ce nouveau marché adressable, en rappelant qu'aux seuls États-Unis, les services juridiques pèsent près de 400 milliards de dollars, soit, pour une seule verticale et une seule géographie, l'équivalent de tout le marché du logiciel.
Concrètement, on ne parle plus seulement d'outiller vos équipes, mais de reconfigurer une partie du travail lui-même. Un agent qui analyse, rédige, négocie ou exécute une procédure de bout en bout ne se compare plus à un logiciel : il se compare à une prestation. C'est un changement de nature, pas seulement de degré.
Pour un DRH ou un CODIR, la vraie question n'est donc pas « quel outil acheter », mais « comment répartir le travail entre humains et agents ». Sonya Huang le formule crûment : embaucher un agent est plus simple qu'embaucher un salarié (scalable avec la puissance de calcul, peu coûteux à l'usage). Je le prends comme un signal d'alerte, pas comme un programme à appliquer. La facilité économique ne dit rien de la pertinence humaine, sociale et culturelle d'une décision.
C'est pourquoi je répète que l'IA reconfigure les métiers plutôt qu'elle ne les supprime : elle déplace la valeur vers ce que la machine ne fait pas bien, le jugement, l'arbitrage sous contrainte, la relation et le sens.
4. Votre vrai avantage n'est pas le modèle, c'est votre vitesse de diffusion
Le principal levier d'une organisation, ce n'est pas l'accès à la meilleure IA, c'est sa capacité à la diffuser en interne plus vite que les autres. Sequoia appelle cela l'« écart de diffusion » : le rythme auquel les capacités se répandent dans les entreprises reste très inférieur au rythme auquel elles sont créées. Chaque semaine où les modèles avancent plus vite que votre organisation, cet écart grandit, et devient une opportunité pour qui sait le combler.
Leur conseil aux entreprises qui construisent sur ces modèles tient en trois idées, résumées par l'acronyme MAD : les douves (moats), l'évidence d'usage (affordance) et la diffusion. Deux d'entre elles parlent directement à un dirigeant, même non technique.
- L'évidence d'usage (affordance) : un outil puissant mais inutilisable ne crée aucune valeur. Sequoia l'illustre d'une pointe : ouvrez un terminal devant un cadre moyen d'un grand groupe, et regardez jusqu'où il va. La puissance brute ne suffit pas ; il faut le chemin le plus simple vers le résultat attendu.
- Se coller au client (customer back) : vos clients et vos métiers changent bien moins vite que les capacités techniques. Vous enrouler autour de leurs vrais problèmes est plus durable que courir après chaque nouveauté du mois.
Le corollaire est plutôt encourageant, et Sequoia le formule en termes de course automobile : on ne double pas quinze voitures sous le soleil, mais on peut en doubler quinze sous la pluie. Or il pleut des capacités nouvelles en continu. Aucune avance n'est définitivement acquise, ce qui signifie aussi que rien n'est joué et que beaucoup d'acteurs peuvent encore gagner du terrain.
5. Agents partout : jusqu'où déléguer, où garder la main humaine
La bonne question n'est pas « faut-il des agents », mais « à quel niveau d'autonomie et avec quelle supervision ». Sonya Huang décrit une échelle d'« agenticité » : de la simple autocomplétion à des agents pilotés, puis à des agents en arrière-plan qui se lancent en parallèle, jusqu'aux « dark factories » où la revue humaine disparaît. Elle précise avoir vu ce dernier niveau en production, mais uniquement avec de solides garde-fous.
| Niveau d'agenticité | Ce que fait l'agent | Supervision humaine | Où on en est |
|---|---|---|---|
| Autocomplétion | Suggère la suite, en ligne, pendant que vous travaillez. | Totale, à chaque instant. | Généralisé, déjà dépassé. |
| Agent piloté | Exécute une tâche sur instruction explicite. | Revue à chaque étape clé. | Courant en 2026. |
| Agents en arrière-plan | Travaillent en parallèle, lancent des sous-agents. | Revue des résultats, pas du chemin. | En fort développement. |
| « Dark factories » | De bout en bout, sans revue humaine. | Quasi nulle, garde-fous automatisés. | Frontière, rare et risqué. |
Mon retour de terrain : le point de bascule dangereux n'est pas technique, il est managérial. Dans les équipes que j'accompagne, nous avons commencé à traiter les agents comme de vrais équipiers, nommés, dotés d'un périmètre et de limites explicites, et challengés à chaque rétrospective. C'est la condition pour garder l'initiative humaine face aux agents IA au lieu de la déléguer par défaut, sans même s'en apercevoir.
Pour un CODIR, cela se traduit en gouvernance simple : décider explicitement ce qu'un agent peut faire seul, ce qui exige une revue humaine, et ce qui reste interdit. Sans cette carte, la vitesse d'une seule équipe peut devenir un risque pour toute l'organisation (sécurité, conformité, fuite de données, réputation).
6. Garder un cap quand le sol bouge : la vraie mission du dirigeant
Quand la technologie change chaque semaine, le rôle du dirigeant n'est pas de prédire le bon outil, c'est d'ancrer une direction et de bâtir une capacité collective à s'adapter. C'est, paradoxalement, la conclusion la plus forte d'une keynote pourtant très technophile. Konstantine Buhler termine sur une idée humaniste : citant le philosophe Protagoras (« l'homme est la mesure de toute chose »), il rappelle que rien n'a de valeur en soi, pas même l'intelligence ; la valeur naît de l'expérience et de la relation humaine.
Sa formule : l'IA peut faire le travail, et elle le fera, mais seule la connexion humaine donne une raison d'y tenir. Pour un dirigeant, ce n'est pas une consolation, c'est une feuille de route. Ce qui devient rare, donc précieux, ce sont les qualités que la machine n'automatise pas : le sens, le jugement, l'arbitrage assumé, la confiance, la relation.
Sonya Huang le dit autrement : le trait le plus proprement humain est l'adaptabilité. C'est exactement ce qu'un dirigeant peut cultiver dans son organisation. Concrètement, je vois trois chantiers porter leurs fruits.
- Nommer un cap lisible : quel problème réel cherchez-vous à résoudre avec l'IA (vitesse, qualité de décision, découverte, coût, pénibilité) ? Sans réponse claire, chaque outil devient un gadget et chaque équipe part dans sa direction.
- Bâtir la capacité d'adaptation : rituels d'apprentissage, partage d'expériences, droit à l'expérimentation cadrée. C'est ainsi qu'on bâtit une résilience organisationnelle face aux perturbations, plutôt que de subir chaque nouveauté.
- Ajuster sa posture : toutes les équipes ne sont pas au même niveau de maturité. Il faut adapter sa posture de leadership au niveau de maturité de chaque équipe, et mobiliser l'intelligence collective de vos équipes au lieu de tout concentrer sur quelques individus.
Je ne vends pas d'optimisme béat. Une partie du récit de Sequoia est intéressée, et certaines projections (comme « 100 ans de progrès en 100 jours ») relèvent de la formule marketing. Mais le signal de fond, lui, est réel : la capacité d'exécution autonome des machines augmente vite. Le meilleur pari d'un dirigeant n'est pas de deviner jusqu'où cela ira, c'est de rendre son organisation capable d'apprendre plus vite qu'elle ne se déstabilise.
Questions fréquentes
Cela dépend de la définition. Sequoia parle d'AGI fonctionnelle et commerciale, pas de la définition scientifique. Leur critère : un agent capable de récupérer d'un échec et de persister jusqu'à finir une tâche ressemble déjà, en pratique, à de l'AGI. Ils reconnaissent eux-mêmes ne pas proposer de définition technique. Pour un dirigeant, le mot compte moins que la capacité concrète déjà disponible, et la vitesse à laquelle elle progresse.
Ce n'est pas une conséquence automatique. La keynote souligne que l'adaptabilité est un trait proprement humain et que l'IA se déploiera vite parce que l'économie est favorable, pas parce que c'est toujours pertinent. Pour un DRH, l'enjeu n'est pas d'abord une baisse d'effectif, mais une nouvelle répartition des tâches entre humains et agents, et la conduite du changement qui va avec (sens, compétences, dialogue social).
Par trois gestes simples : nommer un cap (le problème réel à résoudre, avant tout choix d'outil), ouvrir un espace d'expérimentation cadré plutôt qu'attendre, et poser une gouvernance claire sur ce qu'un agent peut faire seul. Mesurer son propre « écart de diffusion » vient ensuite. C'est souvent le premier sujet que je clarifie avec un comité de direction lors d'un échange de 30 minutes.
Non, elle le déplace. Plus les agents deviennent autonomes, plus le rôle du manager se concentre sur ce que la machine ne fait pas : donner un cap, arbitrer, créer la confiance, entretenir la relation et le sens. La keynote elle-même se conclut sur cette idée : l'IA peut faire le travail, mais seule la connexion humaine donne une raison d'y tenir. Le management ne disparaît pas, il monte d'un cran en exigence humaine.
C'est l'écart entre les capacités que l'IA offre déjà et celles que votre organisation absorbe réellement. Les modèles progressent plus vite que les entreprises ne les adoptent, donc l'écart grandit en continu. Pour un dirigeant, c'est central : l'avantage compétitif ne se joue pas dans l'accès au meilleur modèle (accessible à tous), mais dans votre vitesse à le diffuser autour de vos vrais problèmes clients et métiers.
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Traduire une vague technologique en décisions tenables, cadrer l'usage des agents IA sans perdre le contrôle, embarquer vos équipes plutôt que les inquiéter : c'est le cœur de mon accompagnement de dirigeants et de comités de direction. On part de votre contexte réel, pas d'un discours générique.
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