Le pouvoir est un mot que les organisations évitent. On parle de gouvernance, de parties prenantes, d'alignement. Ce silence a un prix. Un manager qui ne voit pas qui pèse réellement sur une décision découvre les arbitrages après coup, défend des projets déjà condamnés et prend pour de la mauvaise foi ce qui relève d'un rapport de forces ordinaire.

Sur les réseaux, Nicolas Machiavel est devenu le parrain d'un genre entier, celui des conseils pour dominer, se taire, ne jamais se justifier. La plupart de ces conseils ne viennent pas de lui. Son texte offre une méthode d'observation du pouvoir dont un manager a besoin, sans les recettes qu'on lui attribue.

Qu'a réellement écrit Machiavel sur le pouvoir ?

Machiavel a écrit que le pouvoir se comprend par ce que les gens font plutôt que par ce qu'ils devraient faire. Au chapitre 15 du Prince, il annonce vouloir suivre « la verità effettuale della cosa » plutôt que l'image qu'on s'en fait, parce qu'il y a trop de distance entre la manière dont on vit et celle dont on devrait vivre.

Le chapitre 18 pousse l'observation jusqu'à l'écart entre être et paraître. Il n'est pas nécessaire au prince d'avoir toutes les qualités qu'on loue, écrit-il, mais il est nécessaire de paraître les avoir. La phrase qui suit est la plus lucide du livre sur la réputation, « ognuno vede quel che tu pari; pochi sentono quel che tu sei ». Chacun voit ce que vous paraissez, peu touchent ce que vous êtes.

Un texte d'État, pas un manuel de carrière

Ce livre est un traité sur la conquête et la conservation d'un État, écrit par un ancien secrétaire de la chancellerie florentine arrêté puis torturé en 1513. Le prince qu'il décrit dispose de la vie de sujets qui ne peuvent pas partir. Un salarié peut démissionner. Retirer cette différence, c'est transformer une analyse politique en conseils de bureau qui ne tiennent pas. Reste son geste, regarder les structures plutôt que les discours.

Les Discours sur la première décade de Tite-Live, publiés en 1531, complètent ce portrait. Machiavel y défend les républiques, les institutions et le conflit encadré. Lire Le Prince seul donne l'image d'un auteur qu'il n'est qu'à moitié.

Quelles maximes lui prête-t-on à tort ?

Une bonne partie des maximes « machiavéliennes » qui circulent en vidéo ne se trouvent nulle part dans ses deux grands textes. D'autres existent, mais tronquées au point de dire autre chose. Le tableau ci-dessous confronte les formules les plus répandues au texte italien.

Maxime qui circule Ce que disent les textes Verdict
Ne jamais se défendre, ne jamais se justifier Aucun passage. Les Discours (I, 8) réclament au contraire des lieux publics où toute accusation doit s'appuyer sur des preuves, faute de quoi la calomnie prospère. Introuvable, contredite
Le silence est une arme de domination Aucun chapitre ne traite le silence comme tactique. Introuvable
La fin justifie les moyens Le Prince, ch. 18, « si guarda al fine ». Faute de tribunal auquel en appeler, on juge les princes sur l'issue. Machiavel y constate comment le public juge, sans rien permettre. Formule absente, sens déplacé
La perception prévaut sur la réalité Le Prince, ch. 18, chacun voit ce que vous paraissez. Le texte constate ce que voit la foule sans déclarer la réalité secondaire. Déformée
Diviser pour régner Le Prince, ch. 20, « io non credo che le divisioni fatte faccino mai bene alcuno ». Contredite
Devenir indispensable Le Prince, ch. 9, le prince sage cherche un moyen pour que ses citoyens aient toujours besoin de son État, afin de s'assurer leur fidélité. Le conseil vise un chef d'État, sans rapport avec une tactique de carrière. Sortie de son contexte
Mieux vaut être craint qu'aimé Le Prince, ch. 17, la crainte est plus sûre s'il faut choisir entre les deux, à condition d'éviter la haine. Tronquée
Tuer le chien en soi pour devenir loup Le Prince, ch. 18, parle du renard et du lion. Les loups y sont ce que le lion effraie. Introuvable
Texte italien du Principe et des Discorsi consulté sur Wikisource le 16 septembre 2026. Éditions françaises de référence, trad. Fournel et Zancarini (PUF, 2000) et trad. Fontana et Tabet (Gallimard, 2004).

Le cas le plus parlant est celui du conseil de ne jamais se défendre. Aucune phrase de Machiavel ne le porte. L'auteur qu'on invoque pour le justifier a consacré un chapitre entier aux dégâts de la calomnie qui circule sans lieu où la réfuter, comme le détaillent les sections 3 et 6.

Où se prennent vraiment les décisions dans une organisation ?

Une partie des décisions se prépare hors des instances qui les valident. Un comité de direction peut entériner un arbitrage déjà négocié dans un bureau, un déjeuner ou un échange privé. Ce n'est pas forcément un dysfonctionnement. C'en devient un quand personne ne sait plus quel circuit compte.

Machiavel offre une grille précise pour penser cet écart. Au livre I des Discours, chapitre 8, il oppose les accusations, portées devant les magistrats, le peuple ou les conseils, aux calomnies qui circulent « per le piazze e per le logge ». Les premières exigent des preuves et des circonstances vérifiables. Les secondes n'ont besoin ni de témoin ni de recoupement. Sa recommandation au fondateur d'une république est d'ouvrir des voies d'accusation que chacun peut emprunter sans crainte, puis de punir sévèrement les calomniateurs.

Transposé en entreprise, le propos est limpide. Une organisation qui n'offre aucun lieu officiel pour contester une décision ou mettre en cause un fonctionnement ne supprime pas la contestation. Elle la déplace dans les couloirs, où elle échappe à toute preuve.

Trois signaux d'un circuit parallèle

Les réunions ne changent jamais rien, puisque les votes confirment ce que tout le monde savait en entrant. Certaines personnes sont consultées avant les autres sans que ce privilège figure dans un organigramme. Les objections arrivent après la décision, par des voies indirectes, rarement dans la salle.

Autorité formelle ou influence réelle, quelle différence ?

L'autorité formelle est le pouvoir que donne un poste. L'influence réelle combine ce poste avec d'autres sources que l'organigramme ne montre pas. Les psychologues sociaux John French et Bertram Raven en ont proposé une typologie en 1959, dans The Bases of Social Power, toujours enseignée aujourd'hui.

Base de pouvoir Sur quoi elle repose Exemple en organisation
Légitime La conviction que l'autre a le droit de prescrire Le manager hiérarchique, le titulaire d'une délégation
Récompense La capacité à accorder un avantage Qui décide des augmentations, des projets visibles, des formations
Coercition La capacité à sanctionner Qui peut retirer un dossier, bloquer un budget, noter défavorablement
Référence L'identification, le désir de ressembler à l'autre ou d'être apprécié de lui Le collègue écouté de tous sans aucun titre
Expertise La compétence reconnue par les autres La seule personne qui comprend le système historique
D'après John R. P. French et Bertram Raven, The Bases of Social Power, dans D. Cartwright (dir.), Studies in Social Power, University of Michigan, 1959. Exemples de l'auteur. Vérifié le 16 septembre 2026.

Seules les trois premières bases dépendent du poste. Les deux dernières appartiennent à la personne et survivent à un changement d'organigramme. Un manager fraîchement nommé dispose de la légitimité et peut découvrir que l'expert de l'équipe ou son membre le plus apprécié pèse davantage que lui. Plutôt que la rivalité ou le soupçon, ce constat appelle à savoir sur quelles bases on s'appuie soi-même ou lesquelles manquent encore. Le management situationnel et ses quatre styles de leadership prolonge ce raisonnement en reliant le style de direction au niveau d'autonomie de chacun.

L'écart entre être et paraître décrit par Machiavel se relit ici sans cynisme. Un titre affiche du pouvoir. Il ne garantit ni la confiance ni l'adhésion, deux effets de la référence et de l'expertise. C'est pourquoi la confiance en management se gagne et ne s'impose jamais.

Que coûte le manager qui refuse de voir le pouvoir ?

Il le paie en décisions subies, en projets qui meurent sans explication et en équipes qui cessent de le croire. Fermer les yeux sur le pouvoir laisse le terrain à ceux qui le voient.

Il confond l'absence de conflit avec l'harmonie

Au livre I des Discours, chapitre 4, Machiavel soutient que la désunion entre la plèbe et le Sénat a rendu Rome libre et puissante, car les lois favorables à la liberté sont nées de ces tensions. Le conflit utile est celui qui trouve un lieu institué. Une équipe sans désaccord visible n'est pas forcément sereine. Ses désaccords peuvent simplement circuler ailleurs. La gestion de conflit en quatre étapes concrètes part de ce principe.

Il s'entoure de gens qui l'approuvent

Le chapitre 23 du Prince est consacré aux flatteurs. Machiavel y conseille de choisir des hommes sages, de leur donner à eux seuls la liberté de dire vrai sur ce qu'on leur demande, puis de décider. Un manager qui ignore les rapports de force n'entend plus que ce qu'on veut bien lui dire. Il prend alors cette tranquillité pour un bon climat.

Il perd la maîtrise de ce que son équipe comprend

Quand l'information officielle arrive après la rumeur, la rumeur devient la version de référence. Un manager qui explique ses décisions, leurs raisons et les arbitrages qui les ont produites réduit l'espace des circuits parallèles. La communication comme levier de performance tient beaucoup à cette transparence sur le processus.

Faut-il vraiment ne jamais se défendre ?

Non, pas comme règle générale. Le conseil contient une observation juste, mais elle ne vaut que dans certaines configurations. Il devient dangereux dès qu'une mise en cause atteint un lieu où se prennent des décisions.

Les situations où ne pas se justifier fonctionne

  • La provocation qui cherche une réaction. Une pique lancée en réunion pour déstabiliser perd sa force si elle ne reçoit pas de réponse émotionnelle. Une question calme sur ce que l'autre veut dire peut suffire.
  • La critique sans enjeu ni décideur présent. Une longue justification lui donnerait du poids.
  • La critique fondée. Reconnaître le point puis dire ce qu'on en fera vaut mieux que toute défense.

Les situations où se taire coûte cher

  • La mise en cause devant un décideur. Un comité, une évaluation ou un audit retient ce qui a été dit. Le silence y passe pour un aveu.
  • La rumeur qui circule sans vous. C'est la calomnie décrite dans les Discours. Faute de réponse, elle devient la version admise. Il faut la ramener vers un lieu où les faits s'examinent.
  • L'erreur factuelle qui engage d'autres personnes. Laisser passer un chiffre faux sur le travail de son équipe revient à l'abandonner.
Une limite nette. Des attaques répétées, un dénigrement systématique ou une mise à l'écart organisée ne relèvent pas d'une tactique de communication. Ils relèvent des voies prévues par l'organisation et par le droit, avec les ressources humaines, la médecine du travail ou les représentants du personnel. Le coaching n'est pas le bon cadre pour les traiter.

Entre se justifier et se taire, il existe une troisième voie. Rétablir un fait, sans plaider ni contre-attaquer, puis revenir au sujet. Ce registre est celui de l'assertivité selon Thomas Gordon. Elle exprime l'effet concret d'un comportement sans accuser la personne.

Comment lire le pouvoir sans devenir manipulateur ?

En utilisant ce qu'on voit pour rendre les circuits plus visibles, jamais pour les exploiter en silence. La lecture du pouvoir est une compétence d'observation. Ce qu'on en fait relève de l'éthique du manager.

  1. Cartographier les décisions récentes. Pour trois arbitrages importants, noter qui a été consulté, à quel moment puis où la décision a réellement basculé.
  2. Identifier les bases de pouvoir en présence, les siennes comme celles des autres, avec la grille de French et Raven.
  3. Ouvrir un lieu officiel pour le désaccord, un temps de réunion où contester une décision est attendu plutôt que simplement toléré.
  4. Expliquer les arbitrages, y compris ceux qui ont été pris ailleurs, pour que l'équipe ne dépende pas de la rumeur.
  5. Reconnaître ce qui fait tenir l'influence informelle. L'expert ou le référent de l'équipe peut attendre une reconnaissance que l'organigramme ne lui donne pas. Les signes de reconnaissance en management sont un levier direct pour en faire un allié.

Une organisation où l'on peut contester ouvertement a moins besoin de manœuvres, comme le suggère le chapitre 8 des Discours.

Questions fréquentes

Non. La formule ne figure pas dans ses textes. Le chapitre 18 du Prince dit que, faute de juge auquel en appeler, on regarde l'issue des actions des princes. Machiavel y observe comment le public juge les princes, sans rien autoriser sur le plan moral.

Oui, à condition de le lire en entier et dans son contexte. Sa méthode d'observation des actes plutôt que des déclarations s'applique bien aux organisations. Ses conseils concrets visaient un chef d'État du XVIᵉ siècle et ne se transposent pas tels quels.

Moins que de le taire. Nommer les circuits de décision permet d'en discuter et de les corriger. Le risque réel est de le faire sous forme d'accusation. Mieux vaut partir des décisions et de leur parcours que des personnes.

La question se pose autrement. Dans une petite structure, beaucoup de décisions peuvent se prendre de façon informelle, autour du dirigeant. Plutôt que de multiplier les comités, il s'agit de rendre explicites les quelques décisions qui engagent tout le monde, avec un moment identifié pour les contester.

Par trois décisions récentes qui vous ont surpris. Pour chacune, retracez qui savait quoi à quel moment. Observez sur plusieurs décisions avant de modifier quoi que ce soit.

Rétablir le fait en une phrase, proposer de le vérifier ensemble, puis revenir à l'ordre du jour. Si la mise en cause porte sur une décision ou une évaluation, ne pas la laisser sans réponse. Si les attaques se répètent, elles relèvent des voies prévues par l'organisation.

Machiavel apprend surtout à regarder le pouvoir tel qu'il s'exerce. Pour un manager, cette lucidité n'a rien de cynique. Elle est la condition pour décider en connaissance de cause, protéger son équipe des circuits invisibles et donner au désaccord un lieu où il sert l'organisation.

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