Un carnet plein ne prouve rien. Il peut aligner des pages de citations recopiées sans qu'une seule idée revienne le jour où elle servirait.

La mémorisation proprement dite, ses techniques validées et ses neuromythes, fait l'objet d'un autre article consacré aux techniques mnémoniques qui marchent vraiment. Celui-ci traite du geste qui précède, prendre des notes. Que faut-il écrire et sous quelle forme ? Où le ranger pour le retrouver ? La psychologie de l'apprentissage répond nettement à la première question, l'histoire des recueils de lieux communs à la dernière.

Pourquoi des notes recopiées s'oublient-elles si vite ?

Sans doute parce que recopier ne fait rien produire. Une information qu'on produit soi-même se retient mieux qu'une information lue toute faite. Or la copie se rapproche davantage de la lecture que de la production.

L'effet de génération, un résultat ancien et solide

Slamecka et Graf ont décrit ce phénomène en 1978 dans le Journal of Experimental Psychology, Human Learning and Memory. Des participants qui produisaient eux-mêmes un mot selon une consigne retenaient mieux ce mot que ceux qui le lisaient déjà écrit.

Près de trente ans plus tard, Bertsch, McDaniel et leurs collègues ont rassemblé 445 tailles d'effet issues de 86 études. Leur méta-analyse publiée dans Memory & Cognition en 2007 chiffre l'avantage de la génération sur la lecture à 0,40 écart-type, soit presque un demi écart-type selon les auteurs. Sa taille varie fortement selon les conditions expérimentales, variation que les auteurs mobilisent pour éclairer les théories qui l'expliquent.

Ce que cela change pour une note

Au regard de ce résultat, surligner une phrase ou la recopier s'apparente à la lire deux fois. La reformuler avec ses mots, la relier à ce qu'on sait déjà ou en tirer une conséquence pour son travail oblige à produire. Le carnet devient utile au moment précis où l'on cesse de transcrire pour commencer à traduire.

Geste de prise de notes Ce que la recherche en dit Source primaire
Recopier ou surligner Non mesuré tel quel. Par déduction, plus proche de la lecture que de la production Déduit de Bertsch et coll., Memory & Cognition, 2007
Reformuler avec ses mots Effet de génération, avantage moyen de 0,40 écart-type sur 86 études Slamecka et Graf, 1978 ; Bertsch et coll., 2007
Restituer de mémoire à partir du titre plutôt que relire Effet de test, meilleure rétention différée que la relecture, qui donne pourtant plus confiance Roediger et Karpicke, Psychological Science, 2006
Noter un plan pour une tâche en suspens Supprime les pensées intrusives liées à l'objectif inachevé Masicampo et Baumeister, JPSP, 2011
Indexer ses rubriques Pratique historique documentée, sans mesure expérimentale d'efficacité Stolberg, Early Science and Medicine, 2014
Synthèse des publications primaires citées, vérifiées le 16 septembre 2026. La première ligne est une déduction, la dernière relève de l'histoire des pratiques et non de la psychologie expérimentale.

Relire son carnet suffit-il à retenir ?

Non. Un carnet relu reste de la relecture, avec le même défaut que la relecture d'un cours. Il procure une impression de familiarité qui ressemble à de la maîtrise sans en être.

Henry Roediger et Jeffrey Karpicke l'ont montré en 2006 dans Psychological Science, où les étudiants qui relisaient se sentaient plus sûrs d'eux tout en retenant moins aux tests différés. Les chiffres et le protocole sont détaillés dans l'article sur la mémoire efficace et l'effet de test, avec la règle d'espacement des reprises.

Transformer le carnet en outil de test

Le carnet change de fonction dès qu'on l'ouvre autrement. On lit le titre d'une note, on cache le reste de la page, on écrit ou on dit ce qu'on en retient, puis on vérifie. Le titre et les mots-clés deviennent des indices de rappel au lieu d'être de simples étiquettes. Un titre qui ne déclenche rien peut signaler une note mal écrite ou une idée mal comprise.

Cette reprise gagne à être espacée plutôt que concentrée la veille d'une présentation. Le mécanisme rejoint celui de la réflexivité qui transforme l'expérience en apprentissage, appliqué à ses lectures.

Comment écrire une note qu'on pourra réutiliser ?

En écrivant une seule idée par note, avec ses propres mots, en phrases complètes, comme pour un lecteur privé du contexte. Sönke Ahrens tire cette règle de la méthode du sociologue Niklas Luhmann dans How to Take Smart Notes (édition de 2017).

Trois sortes de notes à ne pas mélanger

Ahrens distingue trois familles de notes selon leur durée de vie.

  • Les notes volantes, griffonnées à chaud, destinées à disparaître sous un jour ou deux une fois retravaillées.
  • Les notes permanentes, écrites pour durer et compréhensibles même quand on a oublié d'où elles viennent.
  • Les notes de projet, propres à un dossier, archivées ou jetées quand il se termine.

Le carnet chronologique qui mélange tout figure parmi les trois erreurs qu'il décrit. Il cite l'exemple d'un ami aux carnets nombreux mais sans aucune publication. Son constat va plus loin. Quand les notes sont mal séparées, leur utilité décroît à mesure que leur nombre augmente.

La question qui remplace le classement par thème

Au lieu de se demander sous quel sujet ranger une note, Ahrens propose de se demander dans quel contexte on voudra retomber dessus. La nuance paraît mince. Elle déplace l'effort du tri vers l'usage futur en obligeant à relier la note à une question qu'on se pose déjà.

Une réserve s'impose. Toute la démonstration d'Ahrens repose sur un cas unique, la productivité hors norme de Luhmann et ses quelque 90 000 fiches. Elle établit qu'un chercheur exceptionnel travaillait ainsi. La méthode reste plausible parce qu'elle mobilise la génération et la liaison avec le déjà connu.

Qu'est-ce qu'un recueil de lieux communs ?

C'est un cahier où l'on consigne extraits et réflexions sous des rubriques, les « lieux », pour pouvoir les retrouver et les réemployer. Sur le conseil d'Érasme et d'autres humanistes, les écoliers apprenaient déjà à en tenir. Le terme anglais est commonplace book.

La méthode de Locke, publiée en 1686

John Locke publie sa « Méthode nouvelle de dresser des recueils » en 1686 dans la Bibliothèque universelle et historique, sous la forme d'une lettre à Nicolas Toinard. L'historien Michael Stolberg rappelle, dans un article d'Early Science and Medicine paru en 2014, qu'il s'agit, hormis quelques poèmes antérieurs, de la première publication d'un philosophe alors âgé de 54 ans. Locke la présentait comme le fruit de vingt-cinq ans de prise de notes personnelle. La traduction anglaise suit en 1706.

Les rubriques ne sont pas fixées d'avance. On les choisit au fil de l'écriture en retenant un mot essentiel au sujet. Chaque nouvelle rubrique prend la première double page libre. Tout repose sur l'index, tracé avant la première note sur une seule double page divisée en cent cases. Chaque rubrique y est repérée par sa lettre initiale et sa première voyelle, avec un simple numéro de page. « Avaritia » va dans la case A, ligne a. Les rubriques partageant cette combinaison se suivent sur la même double page jusqu'à ce qu'elle soit pleine.

Une note ne vaut que si l'on sait comment la retrouver, si bien que l'index compte davantage que le volume. Un moteur de recherche joue aujourd'hui ce rôle pour peu qu'on ait écrit les mots qu'on cherchera.

Le carnet de culture est-il une bonne méthode ?

Oui, à condition d'y écrire plutôt que d'y coller. Le carnet de culture, tel qu'il circule aujourd'hui sur YouTube, peut se lire comme une forme contemporaine du recueil de lieux communs. Les sources consultées ne lui désignent aucun inventeur récent.

On y consigne un livre, un film ou une conférence avec un soin de mise en page variable selon les créateurs. Ce soin relève du plaisir de la pratique et ne figure pas parmi les mécanismes mesurés par les travaux cités ici. Ce qui travaille, d'après ces travaux, tient en trois gestes.

  1. Écrire avec ses mots ce qu'on a retenu, au lieu de recopier le résumé d'un éditeur ou une citation isolée.
  2. Donner à chaque entrée un titre qui serve d'indice de rappel, puis la reporter dans un index.
  3. Rouvrir le carnet pour se tester, à intervalles espacés, plutôt que pour le feuilleter.
Ma conviction. Un carnet vaut sans doute moins par ce qu'on y dépose que par ce qu'on est capable d'en ressortir sans l'ouvrir. Je le proposerais comme critère de tri, plutôt que le nombre de pages remplies.

Que noter quand une tâche reste en suspens ?

Un plan précis disant quoi faire, quand et comment. E. J. Masicampo et Roy Baumeister ont montré en 2011 qu'un objectif inachevé continue d'occuper l'esprit, sous forme de pensées intrusives et d'une moindre performance sur une autre tâche. Laisser les participants formuler un plan précis faisait disparaître ces effets.

Leur article du Journal of Personality and Social Psychology ajoute une nuance utile. L'effet dépendait du sérieux des plans, puisque ceux qui avaient ensuite exécuté leur plan étaient aussi ceux qui ne présentaient plus d'intrusions. Une note qui n'engage à rien a donc peu de chances de suffire.

Une attribution à corriger

Ahrens attribue ce résultat à des travaux ultérieurs de Bluma Zeigarnik, alors que sa bibliographie ne cite que l'article de Zeigarnik de 1927 et ne mentionne pas celui de Masicampo et Baumeister. L'effet Zeigarnik désigne autre chose, un meilleur souvenir des tâches interrompues. Or une méta-analyse de Ghibellini et Meier parue en 2025 ne trouve pas cet avantage de mémoire. Elle confirme en revanche une tendance générale à reprendre une tâche interrompue, l'effet Ovsiankina.

Pour les notes de travail, la transposition paraît simple même si l'étude ne portait pas sur des réunions. Un compte rendu qui se termine par la prochaine action, son responsable et sa date devrait libérer davantage l'attention qu'une liste de sujets ouverts. Le même ressort éclaire la procrastination vue autrement que comme un problème de gestion du temps.

Comment démarrer un carnet qui sert dès cette semaine ?

En changeant la façon de traiter ce qui arrive, sans reprendre ce qu'on a déjà accumulé. Ahrens l'écrit explicitement, nul besoin de réorganiser ce qu'on possède déjà.

  1. Choisir un support unique. Papier ou numérique, peu importe, pourvu que tout y arrive.
  2. Écrire une idée par note, avec ses mots. Fermer le livre ou quitter la réunion avant d'écrire, pour produire au lieu de recopier.
  3. Titrer et indexer. Un titre qui pose une question ou une affirmation, un index tenu à jour, dans l'esprit de Locke.
  4. Retravailler les notes volantes sous un jour ou deux. Au-delà, Ahrens observe qu'elles deviennent incompréhensibles ou paraissent banales.
  5. Se tester à partir des titres, à intervalles espacés. Les délais conseillés sont détaillés dans l'article sur les techniques de mémorisation.

Pour les notes de réunion, clore chaque page par un plan précis complète le dispositif, dans l'esprit d'une gestion du temps pensée comme un problème collectif.

Une note utile se reconnaît à trois traits. Elle a été produite plutôt que recopiée, elle porte un titre qui permet de la retrouver, elle est rouverte pour se tester. Le carnet de culture, le recueil de lieux communs et la boîte à fiches de Luhmann appliquent la même logique. Le support importe moins que ces gestes.

Questions fréquentes

Les deux fonctionnent. Luhmann travaillait sur fiches papier, Locke sur un cahier relié. Selon Ahrens, l'ordinateur accélère la pose des liens et la mise en forme des références sans rien changer à la compréhension. Les logiciels qu'il nomme datent de 2017. L'essentiel tient à la possibilité d'écrire vite, d'indexer puis de retrouver.

Avec parcimonie. Ahrens recommande d'être très sélectif avec les citations littérales, parce qu'une citation détachée de son contexte en perd souvent le sens, même quand les mots restent identiques. Si vous en gardez une, ajoutez en dessous une phrase à vous sur ce qu'elle change pour vous. C'est cette phrase-là qui relève de la génération.

Ahrens rapporte que Luhmann en écrivait environ six par jour et suggère de viser trois. Il propose de mesurer sa productivité quotidienne en nombre de notes plutôt qu'en pages. Aucune étude ne fixe de seuil. Le chiffre sert de repère de rythme.

Les mêmes principes s'appliquent au compte rendu. Demander à chacun de reformuler une décision en une phrase le fait produire au lieu d'écouter. Terminer par un plan précis avec un responsable et une date s'inspire du résultat de Masicampo et Baumeister, obtenu sur des objectifs individuels.

Par la prochaine lecture plutôt que par les anciens carnets. Écrivez trois notes avec vos mots puis titrez-les. Testez-vous dessus quelques jours plus tard. Les anciens carnets pourront attendre.

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