Trois mots voisins peuvent se disputer la même place dans une conversation de management. Les dictionnaires ne les rangent pas comme la recherche, elle-même divisée selon les disciplines. Le cas le plus troublant reste celui de la sympathie. Chez Roger Mucchielli, elle désigne le fait d'éprouver avec l'autre, à peu près ce que les neurosciences sociales appellent empathie. Dans la psychologie anglophone que résument Tania Singer et Olga Klimecki, sympathy sert au contraire de synonyme à la compassion.
Cette page fait le tri du vocabulaire, source par source, sans conseil de pratique. La façon de comprendre un collaborateur sans lui prêter vos propres réactions est traitée dans l'article sur l'empathie au travail et le piège de la projection.
Quelle différence entre empathie et sympathie en psychologie ?
En psychologie, la sympathie perçoit la peine de l'autre comme une chose à soulager alors que l'empathie cherche à comprendre ce qu'il vit. Cette ligne de partage a été proposée en 1986 par Lauren Wispé, dans un article du Journal of Personality and Social Psychology intitulé « The distinction between sympathy and empathy ».
L'article passe en revue l'usage des deux termes en psychologie. Il soutient qu'ils ont des racines historiques distinctes, qu'ils ont servi dans des paradigmes de recherche différents et qu'ils ont nourri des théories séparées. Sa proposition tient ensuite en deux définitions. La sympathie est une conscience aiguë de la détresse d'autrui, perçue comme quelque chose à soulager. L'empathie est la tentative d'un soi, conscient de lui-même, pour comprendre l'expérience subjective d'un autre. Wispé soutient qu'il s'agit de deux processus psychologiques distincts dont il ne faut pas brouiller les différences.
La tradition francophone de l'entretien d'aide
Roger Mucchielli arrive à une frontière voisine par un autre chemin. Dans L'entretien de face-à-face dans la relation d'aide (ESF, première édition en 1966), il appelle empathie l'acte par lequel on sort de soi pour comprendre quelqu'un sans éprouver pour autant les mêmes émotions. Il en parle comme d'une « sympathie froide ». La sympathie devient chez lui un « éprouver-avec » qui entraîne identification et implication, deux mouvements qui ruinent la valeur de l'entretien (chapitre 3, p. 57 de la 24e édition, 2016).
Wispé et Mucchielli s'accordent donc sur l'empathie comme compréhension. Ils se séparent sur la sympathie. Wispé la tourne vers le soulagement de l'autre quand Mucchielli y voit une fusion avec lui.
Pourquoi le mot sympathie prête-t-il autant à confusion ?
Le mot sympathie n'occupe pas la même case en français courant, en anglais et dans la littérature scientifique. Chaque lecteur l'entend donc depuis la case qui lui est familière.
Le dictionnaire Larousse lui donne trois sens. Le premier est un penchant naturel, spontané et chaleureux vers une autre personne. Le deuxième est la participation à la joie ou à la peine d'autrui, celle des témoignages de sympathie lors d'un deuil. Le troisième est une disposition favorable envers quelque chose. Dire d'un collègue qu'il est sympathique relève du premier sens, sans aucun rapport avec la souffrance.
Le Cambridge Dictionary définit d'abord sympathy comme la compréhension et l'attention portées à la souffrance de quelqu'un. Le mot anglais s'installe ainsi sur le deuxième sens français, celui des condoléances, en laissant de côté l'inclination. Traduire sympathy par sympathie dans un texte de management fait glisser le lecteur français vers un sens que l'auteur n'avait pas en tête.
La recherche ajoute une couche. Dans leur synthèse de 2014, Tania Singer et Olga Klimecki précisent qu'en psychologie sociale et développementale, la compassion est aussi appelée empathic concern ou sympathy. La sympathie des chercheurs anglophones se range donc du côté de la compassion, à l'opposé de celle de Mucchielli.
| Source | Sens donné à sympathie | Notion la plus proche dans cet article |
|---|---|---|
| Larousse (français courant) | Penchant spontané vers quelqu'un ; participation à la joie ou à la peine d'autrui ; disposition favorable | Aucune pour le premier sens, compassion pour le deuxième |
| Cambridge Dictionary (anglais courant) | Compréhension et attention portées à la souffrance de quelqu'un | Compassion |
| Wispé (1986) | Conscience aiguë de la détresse d'autrui comme quelque chose à soulager | Compassion |
| Mucchielli (1966) | « Éprouver-avec », identification et implication | Partage émotionnel sans distance |
| Singer et Klimecki (2014) | Autre nom de la compassion, à côté d'empathic concern | Compassion |
Une vidéo de vulgarisation qui oppose une bonne empathie à une mauvaise sympathie s'appuie sur l'usage anglais du mot sympathy. Transposée telle quelle en français, elle met en balance un terme savant et un mot dont le premier sens, en français, est l'inclination envers quelqu'un.
En quoi la compassion diffère-t-elle de l'empathie ?
L'empathie fait ressentir avec l'autre quand la compassion fait ressentir pour lui. La formule est celle de Singer et Klimecki, pour qui la compassion est feeling for et non feeling with.
Dans leur synthèse publiée par Current Biology, l'empathie est la capacité à partager les sentiments d'autrui, joyeux comme douloureux, en sachant qu'ils restent les siens. Sans cette distinction entre soi et l'autre, les autrices parlent de contagion émotionnelle, un précurseur de l'empathie déjà présent chez le nourrisson. La compassion ne consiste pas à partager la souffrance. Elle se caractérise par de la chaleur, du souci pour l'autre et une forte motivation à améliorer son bien-être.
Un point de méthode sépare ce vocabulaire de celui de Wispé et de Mucchielli. Singer et Klimecki rappellent que la capacité à inférer les croyances et les intentions d'autrui porte un autre nom, mentalisation, théorie de l'esprit ou prise de perspective cognitive. Le mot empathie y est réservé au partage affectif. Ce que Wispé et Mucchielli nomment empathie correspond donc, dans ce cadre, à la prise de perspective.
La compassion ne se confond pas avec la pitié
Le Larousse classe compassion parmi les mots littéraires et le définit comme un sentiment de pitié qui rend sensible aux malheurs d'autrui. La définition de recherche décrit autre chose, un mouvement d'approche tourné vers l'autre et associé à la motivation prosociale. Un manager qui écarte la compassion parce qu'il l'entend comme de la pitié écarte donc un sens que la psychologie ne lui donne pas. La même méprise guette la bienveillance. L'article sur la bienveillance au travail la décrit comme exigeante plutôt que complaisante.
Qu'appelle-t-on détresse empathique ?
La détresse empathique désigne le partage de la souffrance d'autrui quand il se retourne contre celui qui l'éprouve. Singer et Klimecki la décrivent comme une réponse fortement aversive et tournée vers soi, accompagnée du désir de quitter la situation pour se protéger d'émotions négatives excessives. La littérature la nomme aussi détresse personnelle.
Elle constitue, avec la compassion, l'une des deux réactions possibles d'une réponse empathique à la souffrance. Les autrices rapportent que les travaux de Daniel Batson et de Nancy Eisenberg ont confirmé que les personnes qui ressentent de la compassion aident plus souvent que celles qui éprouvent de la détresse empathique. Elles ajoutent que la détresse empathique, vécue de façon chronique, a très probablement des conséquences négatives sur la santé.
Fatigue de compassion ou fatigue de détresse empathique
Olga Klimecki et Tania Singer ont signé dans l'ouvrage collectif Pathological Altruism (Oxford University Press, 2012) un chapitre intitulé « Empathic Distress Fatigue Rather Than Compassion Fatigue? ». Leur titre met en question l'expression courante de fatigue de compassion. Il laisse entendre que le mot compassion désignerait mal le phénomène si ce qui use tient au partage de la détresse. Ce que cette nuance change pour un manager est développé dans l'article sur l'empathie au travail.
Ce que montrent les études d'entraînement
La distinction ne tient pas qu'aux mots. Dans une étude parue en 2014 dans Social Cognitive and Affective Neuroscience, Olga Klimecki, Susanne Leiberg, Matthieu Ricard et Tania Singer ont entraîné un même groupe à la résonance empathique puis à la compassion. Face à des vidéos de souffrance humaine, le premier entraînement a augmenté les affects négatifs rapportés et le second a inversé cette hausse en augmentant les affects positifs. Les réseaux cérébraux mis en jeu et leur lecture pour le management sont présentés dans l'article principal sur l'empathie.
Comment distinguer les quatre notions d'un coup d'œil ?
Le tableau suivant range chaque notion selon sa définition, sa direction et ce que les travaux cités lui associent. Il reprend le vocabulaire de Singer et Klimecki pour l'empathie, faute de quoi la colonne des effets n'aurait pas de sens.
| Notion | Définition retenue | Tournée vers | Ce que les travaux cités lui associent |
|---|---|---|---|
| Sympathie (sens courant) | Penchant spontané vers quelqu'un, ou participation à sa joie comme à sa peine | La relation | Aucun effet mesuré dans les sources citées ; le mot ne dit rien de la compréhension |
| Empathie | Partager l'état émotionnel d'autrui en gardant la distinction entre soi et l'autre | L'expérience de l'autre | Face à la souffrance, peut déboucher sur la compassion ou sur la détresse empathique |
| Compassion | Souci pour la souffrance d'autrui, accompagné d'une motivation à aider | Le bien-être de l'autre | Approche, motivation prosociale, aide plus fréquente ; affects positifs en hausse après entraînement |
| Détresse empathique | Réponse aversive et centrée sur soi face à la souffrance d'autrui | Soi | Retrait, affects négatifs ; conséquences probables sur la santé quand elle devient chronique |
La contagion émotionnelle n'y figure pas comme cinquième ligne, puisque Singer et Klimecki la présentent comme le précurseur de l'empathie auquel manque la distinction entre soi et l'autre. La grille qui la sépare de l'empathie cognitive et de la sollicitude, avec ses effets sur la décision, se trouve dans l'article sur les trois mécanismes de l'empathie.
Quel vocabulaire garder pour parler d'empathie en entreprise ?
Le plus sûr consiste à remplacer le nom par le verbe qui décrit le geste attendu. Ressentir avec quelqu'un, comprendre son point de vue, se soucier de lui pour agir ou se protéger en se retirant sont des formulations qui ne laissent guère de place au malentendu.
Le mot sympathie gagne à rester dans son sens français d'inclination. Pour la souffrance d'autrui, compassion est le terme que partage la recherche citée ici, à condition de préciser qu'il ne veut pas dire pitié. Quant à empathie, il vaut la peine de dire si l'on parle de partage affectif ou de compréhension, puisque les sources ne tranchent pas de la même manière.
Cette précision a une portée pratique. Une consigne comme « soyez plus empathiques » peut viser trois comportements différents. Rien, dans sa formulation, ne sépare le partage qui mène à la compassion de celui qui mène à la détresse. Reconnaître ces états chez soi relève aussi de l'intelligence émotionnelle et de ses effets mesurés.
Pour passer à la pratique, deux articles prennent le relais. Comprendre l'autre sans projeter propose les gestes de vérification. L'écoute active selon Carl Rogers les rend visibles par la reformulation.
Questions fréquentes
Les deux ne jouent pas au même moment. Dans le vocabulaire de Singer et Klimecki, l'empathie est la résonance avec l'état de l'autre tandis que la compassion désigne la réponse tournée vers son bien-être. La recherche qu'elles résument associe la compassion à l'aide et la détresse empathique au retrait. Demander à un manager de ressentir davantage ne dit donc rien de la réponse qu'il donnera ensuite.
Le Larousse rapproche les deux mots dans l'usage littéraire. La psychologie les sépare. La compassion y désigne un souci pour la souffrance d'autrui accompagné d'une motivation à aider, décrit comme un mouvement d'approche lié à la motivation prosociale.
Tout dépend du texte. Dans un article de psychologie, sympathy se rend mieux par compassion, puisque Singer et Klimecki en font un synonyme. Dans un message de condoléances, sympathie convient, au deuxième sens du Larousse. Traduire mécaniquement par sympathie fait lire une inclination là où l'auteur parlait de souffrance.
L'expression reste d'usage courant. Olga Klimecki et Tania Singer ont posé en 2012, dans le titre d'un chapitre, la question de lui préférer celle de fatigue de détresse empathique. Leur synthèse de 2014 associe la détresse empathique aux affects négatifs et au retrait, la compassion aux affects positifs.
Ce vocabulaire aide à nommer une expérience. Il ne permet pas de l'évaluer. Si vous vous sentez épuisé par la souffrance des autres, parlez-en à un professionnel de santé, votre médecin traitant, le médecin du travail ou un psychologue. Cet accompagnement ne relève pas du coaching professionnel.
Une piste simple consiste à demander à chacun ce qu'il met derrière le mot empathie, puis à traduire les réponses en verbes, ressentir avec, comprendre, se soucier pour agir. Les écarts éventuels deviennent alors visibles. La façon d'installer ensuite une posture commune est traitée dans l'article sur l'empathie au travail.
Sympathie, empathie et compassion décrivent des mouvements distincts vers l'autre, découpés par chaque tradition à sa façon. Savoir quelle source parle permet de savoir de quoi elle parle, ce qui évite de reprocher à un collègue un manque qu'il n'a peut-être pas.
Vos managers mettent-ils la même chose derrière le mot empathie ?
Dirigeant, manager ou DRH, je vous aide à clarifier ce que vos équipes attendent quand elles parlent d'empathie.
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