Un manager bloqué sur un sujet peut le garder pour lui ou le raconter au collègue croisé devant la machine à café. Ce collègue risque de lui répondre par sa propre solution avant d'avoir compris la question. Dans les deux cas, personne n'a vraiment entendu le problème.
Troika Consulting organise une troisième voie en une demi-heure. Elle appartient aux Liberating Structures, le répertoire de micro-structures de conversation conçu par Henri Lipmanowicz et Keith McCandless. Un geste la distingue. Le client tourne le dos à ceux qui l'aident, si bien que la fiche officielle conseille d'assurer aux participants qu'il n'a rien d'impoli.
Je la présente ici telle que ses créateurs la décrivent, avec le regard de quelqu'un qui accompagne des équipes, des managers et des CODIR depuis 2012.
Qu'est-ce que Troika Consulting ?
Troika Consulting est une consultation entre pairs organisée en trios. Chaque participant y reçoit à son tour l'aide pratique de deux collègues. La fiche officielle de la structure parle de coaching de pair à pair. Elle aide à mieux cerner les problèmes rencontrés, à repérer ses biais et à puiser dans le savoir local, celui des gens qui connaissent le terrain.
La structure est l'œuvre d'Henri Lipmanowicz et Keith McCandless. Elle figure parmi les 33 structures du répertoire historique, celles que présente leur livre The Surprising Power of Liberating Structures, paru le 19 février 2014 et traduit en français sous le titre Le pouvoir surprenant des Liberating Structures. Le site d'archives officiel lui attribue le numéro 8.
Chaque Liberating Structure se rattache à l'un des dix principes du répertoire. Troika Consulting incarne le troisième, Build Trust as You Go, bâtir la confiance chemin faisant. Demander de l'aide à deux collègues suppose un minimum de confiance. Recevoir une aide utile en crée davantage. La structure met ainsi en pratique, à petite échelle, l'idée que la confiance en management se gagne et ne s'impose jamais.
Le site officiel diffuse le répertoire sous licence Creative Commons BY-SA 4.0. Elle autorise l'usage commercial et l'adaptation à condition de citer les créateurs et de partager les dérivés aux mêmes conditions. Les supports créés avant juin 2026 peuvent encore porter l'ancienne clause non commerciale.
Comment se déroule une Troika Consulting, minute par minute ?
Une séance complète tient en 30 à 35 minutes pour trois tours, un par membre du trio. Chaque tour suit la même séquence en quatre temps, précédée d'une courte préparation individuelle et suivie d'un bref partage collectif.
L'invitation et l'installation
L'hôte ouvre la séance sur l'invitation proposée par la fiche officielle, « Often we feel like we're facing our challenges alone ». Nous avons souvent l'impression d'affronter seuls nos difficultés, dit-elle en substance, avant de proposer l'expérience de les partager. Chacun réfléchit ensuite à deux questions. Quel est mon défi ? Quelles prochaines étapes est-ce que j'envisage et de quelle aide ai-je besoin ?
L'espace se réduit à des groupes de trois chaises, sans table. L'ancienne version de la fiche précise « genoux à genoux » quand c'est possible. Elle recommande aussi des trios aux fonctions et aux parcours variés, jugés les plus utiles.
Le déroulé d'un tour
| Temps | Qui agit | Ce qui se passe | Durée |
|---|---|---|---|
| Préparation | Chacun, seul | Formuler son défi, les prochaines étapes envisagées et l'aide attendue | 5 min, une seule fois |
| 1. Exposé | Le client | Présente son défi et les pistes qu'il envisage | 1 à 2 min |
| 2. Clarification | Les deux consultants | Posent des questions pour comprendre, sans juger ni proposer de solution | 1 à 2 min |
| 3. Consultation | Les consultants, client de dos | Discutent entre eux de leurs idées pendant que le client écoute en silence | 4 à 5 min |
| 4. Retour | Le client, de nouveau face au trio | Dit ce qu'il a trouvé le plus utile | 1 à 2 min |
| Rotation | Le trio | Un autre membre devient client, deux fois de suite | 7 à 10 min par tour |
| Plénière | Le groupe entier | Quelques personnes partagent leur expérience | 2 min |
Pourquoi le client tourne-t-il le dos ?
Le dos tourné retire au client la possibilité de répondre. Les consultants parlent du problème entre eux, sans guetter sa réaction. Le client entend les idées sans avoir à les défendre ni à les réfuter sur le moment.
L'ancienne fiche attend de ce geste un surcroît de curiosité, d'écoute, d'empathie et de prise de risque pour tout le monde, consultants compris. Elle laisse pourtant au trio la possibilité de rester face à face. La fiche actuelle conseille de montrer le geste par une courte démonstration et d'assurer au groupe qu'il n'a rien d'impoli.
Pour le client, le silence imposé prolonge l'exercice de l'écoute active telle que Carl Rogers l'a décrite, avec cette difficulté propre d'écouter d'autres parler de son problème. Pour les consultants, l'absence de regard lève une retenue. Ils peuvent dire ce qu'ils voient et que le client ne voit pas. L'ancienne fiche en fait l'idéal de la consultation, une provocation respectueuse.
Le retour du client ferme la boucle. Il se retourne et dit ce qui lui a été le plus utile. Ce moment fonctionne comme un feedback pensé comme une boucle qui circule dans l'autre sens. Les consultants apprennent ce qui aide réellement et peuvent ajuster leur façon de conseiller au tour suivant.
En visioconférence, la fiche officielle transpose le geste. Le client coupe sa caméra et son micro pour simuler le dos tourné, une adaptation qui fonctionne bien selon ses auteurs. Le détail paraît anecdotique. La fiche actuelle tient pourtant à le préserver jusque dans la version en ligne.
Quand l'utiliser entre managers pairs ou en CODIR ?
Troika Consulting sert chaque fois que plusieurs personnes portent chacune un problème concret et gagneraient à l'exposer à des collègues qui n'en ont pas la charge. La fiche actuelle cite le début d'une réunion, pour donner et recevoir de l'aide sur un travail important. Elle cite aussi le chef de projet qui veut recueillir des points d'avancement.
Entre managers pairs
Le collectif de managers offre le terrain le plus naturel. L'ancienne fiche présente la structure comme un moyen d'étendre le soutien au-delà des relations hiérarchiques formelles. Deux homologues d'autres services apportent au manager un regard qui connaît ses contraintes sans dépendre de ses décisions. Les objectifs listés par la fiche vont dans ce sens, apprendre à demander de l'aide, formuler clairement un problème, écouter et conseiller, travailler au-delà des silos.
Dans un cycle de formation ou un collectif de managers, la troïka peut devenir un rituel. L'ancienne fiche invite à en faire une routine des réunions. Deux tours de dix minutes par client, ajoute-t-elle, valent mieux qu'un seul tour de vingt.
En comité de direction
En CODIR, la structure demande une précaution que les fiches ne formulent pas telle quelle. Un trio où siège le supérieur hiérarchique du client n'est plus une consultation entre pairs. Le client pèse ses mots et les consultants aussi. Le dos tourné ne suffit plus à lever la retenue.
Mieux vaut composer les trios entre directeurs de même rang, le dirigeant tenant le rôle d'hôte. Chaque membre du comité expose alors un défi de sa direction à deux collègues qui voient l'entreprise sous un autre angle. Deux directeurs extérieurs au sujet peuvent poser les questions que la direction concernée ne se pose plus. La structure offre ainsi une façon modeste de libérer l'intelligence collective d'un groupe de dirigeants sans bouleverser l'ordre du jour.
En quoi diffère-t-elle du codéveloppement et des structures voisines ?
Troika Consulting partage avec le codéveloppement professionnel l'idée de faire travailler un groupe sur la situation réelle d'un de ses membres. Adrien Payette et Claude Champagne ont formalisé cette approche dans Le groupe de codéveloppement professionnel, publié en 1997 aux Presses de l'Université du Québec. Leur ouvrage décrit un groupe constitué en communauté d'apprentissage, avec des rôles de client, de consultants, d'animateur et d'organisateur.
La troïka met cette idée en œuvre sous une forme minimale, sans que ses fiches officielles fassent référence au codéveloppement. Aucun animateur dans le trio, aucun groupe à constituer, une demi-heure qui se suffit à elle-même. Elle permet d'essayer la consultation entre pairs avant d'installer, si le besoin se confirme, un groupe de codéveloppement.
Dans le répertoire des Liberating Structures, trois structures voisines s'articulent avec elle.
| Structure | Groupe | Durée indicative | Ce qui la distingue |
|---|---|---|---|
| Troika Consulting | Trios, dès trois personnes | 30 à 35 min | Chacun est client une fois face à deux consultants, puis leur tourne le dos pendant la consultation |
| Wise Crowds | Dix personnes au minimum | 25 à 55 min | Un client et trois consultants au centre, le reste du groupe observe puis échange en petits groupes. Une variante en groupes de cinq ou six se rapproche de Troika |
| Helping Heuristics | Trios, client, coach et observateur | 15 min en présentiel | Entraîne quatre façons d'aider et repère ce qui accueille ou bloque une proposition |
| 15% Solutions | Seul, puis groupes de deux ou trois | 25 à 30 min | Chacun liste ce qu'il peut faire sans permission ni ressources supplémentaires, puis se fait coacher par ses pairs |
La fiche Troika propose une variante combinée avec 15% Solutions. Le client arrive alors avec un défi déjà ramené à sa marge de manœuvre, ce qui rend la consultation plus concrète.
Quels pièges et quelles limites ?
Le premier piège se glisse dès la clarification. L'ancienne fiche en donne pour exemple le fait de sauter aux conclusions. Elle demande aux participants de se reprendre eux-mêmes quand ils y tombent.
Conseiller trop tôt
Les consultants proposent une solution avant d'avoir compris le problème. La fiche de Wise Crowds, structure sœur, range ce réflexe parmi les pièges dont les consultants doivent se reprendre. La variante Q-storming le neutralise en limitant les consultants aux seules questions. L'ancienne fiche Troika note que les questions qui suscitent une compréhension de soi peuvent peser davantage qu'un conseil sur quoi faire. La nuance recoupe celle qui sépare la posture du coach de celle du conseil, selon qui porte la solution.
Parler au client au lieu de parler de lui
Un consultant qui s'adresse au client dos tourné casse le dispositif. Un client qui se retourne pour corriger une idée aussi. Le client ne reprend la parole qu'au moment du retour. Si la consultation ne l'aide pas à avancer, la fiche actuelle prévoit un second tour avec un nouveau défi.
Apporter un défi hors du champ de la structure
Troika Consulting traite des défis de travail, une décision à prendre, un projet qui patine, une coopération à ajuster. Une difficulté personnelle ou une souffrance au travail relève d'autres interlocuteurs et d'autres cadres. Elle n'a pas sa place dans un trio de collègues. L'hôte gagne à le dire dès l'invitation. La confidentialité mérite la même attention. L'ancienne fiche demande de garder l'espace sûr et de ne partager qu'avec discernement ce qui s'est dit dans un trio.
Ce que la structure ne prouve pas
Les fiches officielles décrivent la méthode et son intention. Aucune des sources consultées pour cet article ne présente d'évaluation contrôlée de ses effets. L'article consacré à l'ensemble du répertoire rappelle d'ailleurs que la base de preuve des Liberating Structures reste limitée à des études de cas.
La valeur d'une troïka tient à la qualité de l'écoute et à la franchise des consultants. Un groupe où la parole est surveillée produira des conseils prudents, quelle que soit la disposition des chaises. La structure ne dispense donc pas des postures de facilitation nécessaires pour installer ce climat.
Questions fréquentes
Henri Lipmanowicz et Keith McCandless, les créateurs des Liberating Structures. La structure appartient aux 33 du répertoire historique, celui que présente leur livre de 2014, The Surprising Power of Liberating Structures.
Entre 30 et 35 minutes selon la fiche officielle. Comptez cinq minutes de préparation, trois tours de sept à dix minutes puis deux minutes de partage en plénière. Une variante accélérée, la Speed Troika, raccourcit chaque étape.
Oui. Les trios se retrouvent dans des salles de sous-groupes. Pendant la consultation, le client coupe sa caméra et son micro, ce qui tient lieu de dos tourné.
Non. La fiche prévoit un hôte qui présente l'invitation et lance les tours. Les trios fonctionnent ensuite sans animateur.
Le codéveloppement professionnel, formalisé par Adrien Payette et Claude Champagne en 1997, réunit un groupe constitué en communauté d'apprentissage avec un animateur. Troika Consulting tient en une demi-heure, à trois, sans animateur dans le trio. Elle permet d'essayer la consultation entre pairs avant d'investir dans un groupe de codéveloppement.
Par une séance de 35 minutes en début de réunion, chacun venant avec un défi de travail précis et l'aide qu'il attend. Composez des trios de même niveau hiérarchique puis montrez le dos tourné avant le premier tour. Pour concevoir la séance à partir de votre contexte, réservons un échange de 30 minutes.
Installer l'entraide entre pairs dans vos équipes ?
Que vous soyez dirigeant, manager ou DRH, je vous aide à concevoir des temps d'entraide entre pairs qui tiennent dans la durée, de la première troïka en réunion au rituel d'un collectif de managers. Nous partons des défis réels de vos équipes plutôt que d'un exercice type.
Réserver un échange découverte (30 min)
